« Socialistes indépendants » : une colère étriquée

mardi 14 octobre 2008

Dans En Commun le mensuel de la communauté d’agglomération (Plaine commune), Jacques Salvator indique qu’il n’a pas souhaité contribuer au dossier concernant le Grand Paris au motif que « le maire d’Aubervilliers peut difficilement défendre une opinion dans un journal qui autorise l’un des groupes politiques du conseil communautaire à intégrer dans son intitulé la référence aux socialistes indépendants. En effet, la présence de ce terme rappelle un triste passé. Pierre Laval a été élu maire d‘Aubervilliers, puis député du « Cartel des gauches » sous le vocable de « socialiste indépendant » (1923 et 1924) ».

Dans la rubrique « Expression directe » qui recueille l’opinion des groupes politiques du Conseil communautaire, le Président du groupe PS, abonde dans le sens de l’argumentation de J. Salvator pour refuser de publier une tribune « en rapport direct avec la vie du territoire » considérant que « le choix du groupe des élus Verts et Citoyens de se rebaptiser « Groupe des élus Verts, socialistes indépendants et Citoyens » avec l’approbation du président de Plaine commune (PCF) et de son groupe politique constitue une provocation à l’encontre des élus du Parti socialiste ».

En Commun, dans une note de bas de page insérée dans la déclaration de J. Salvator indique que la publication « prend acte des appellations des groupes politiques » et précise « quant à les choisir, ce n’est évidemment pas dans ses attributions ».

La position exprimée ne souffre guère de contestation et l’on observera que les élus Verts à Plaine commune, qui sont partie prenante de la majorité municipale à Aubervilliers, ont eux-mêmes acquiescé à la dénomination du groupe auquel ils appartiennent.

Le souci des élus PS de ne point être confondus avec Pierre Laval est parfaitement légitime mais la qualification de « socialiste indépendant » ne se réduit pas à la triste figure de Laval.

Que des socialistes, à Saint-Denis, aient refusé la rupture de l’union de la gauche et se soient rassemblés autour de la liste conduite par D. Paillard, est un fait. Qu’ils se considèrent socialistes en est un autre. Qu’ils se définissent en différence avec le PS relève de leur décision. Qu’ils se qualifient de « socialistes indépendants » (autrement dit non dépendants du PS et des choix qu’il a fait lors des municipales) relève aussi de leur décision.

Dans la mesure où l’on sollicite l’histoire d’une manière bien curieuse et, en tout cas, étroite, voici quelques mots à propos des « socialistes indépendants » qui permettront, au passage de parler un peu de l’histoire du mouvement socialiste.

Aa fin du XIXe s’affirment « socialistes indépendants » ceux qui ne souhaitent pas adhérer à l’un des groupes politiques socialistes alors existants. Certaines fédérations départementales ou des groupes locaux, ainsi que des élus (notamment des députés) se définissent ainsi.

On trouve essentiellement parmi eux des partisans de l’unité des socialistes qui refusent de choisir entre tel ou tel groupement.

Ces socialistes indépendants, qui considèrent qu’ils tirent leur légitimité des seuls électeurs, prônent également l’indépendance des élus (en particulier des parlementaires) à l’égard du Parti, accordent une place principale à l’action parlementaire et se situent dans une logique d’alliance avec les radicaux-socialistes.

Au début des années 1880 ils se retrouvent dans une éphémère Alliance socialiste républicaine. En septembre 1889 ils créent la Fédération des groupes socialistes révolutionnaires indépendants qui se transforme en 1899 en Confédération des socialistes indépendants.
Aux élections législatives de 1893, 21 des 37 députés socialistes sont des « socialistes indépendants ».
Au tournant du siècle Jean Jaurès, Alexandre Millerand, René Viviani, Aristide Briand sont « socialistes indépendants ».

En mars 1902 se constitue le Parti socialiste français (aux orientations réformistes) par regroupement de la Fédération des travailleurs socialiste de France (dirigée par Paul Brousse), du Parti ouvrier socialiste révolutionnaire (dirigé par Jean Allemane) et des indépendants. A la même époque se constitue le Parti socialiste de France (aux orientations révolutionnaires) au sein duquel fusionnent le Parti ouvrier français de Jules Guesde et le Parti socialiste révolutionnaire (blanquiste) d’Edouard Vaillant.

En avril 1905 l’unité des socialistes est a peu près complètement réalisée dans la SFIO (Section française de l’Internationale ouvrière) au sein de laquelle fusionnent le Parti socialiste français et le Parti socialiste de France, mais quelques « socialistes indépendants » qui ne veulent pas adhérer à la SFIO se regroupent en 1907 dans un petit Parti socialiste indépendant qui deviendra, peu après, le Parti républicain socialiste qui subsistera jusqu’en 1935.

Lorsque Laval reprend l’étiquette de « socialiste indépendant » il ne le fait guère en référence à cette histoire mais entend marquer sa séparation d’avec le Parti socialiste. En tout cas il n’emporte pas avec lui et ses dérives sinistres une dénomination qui appartient à l’histoire du mouvement socialiste français.

André Narritsens